Un Amish qui vous veut du bien

La Pennsylvanie, avec ses aciéries géantes, défigurées par la rouille, ses mines de charbon abandonnées, comme autant de cicatrices de l’industrialisation sauvage du siècle dernier, est un enfer pour un écologiste.

Après Philadelphie, port emblématique et triomphant de l’acier made in USA, ravagée par la crise post industrielle, je décidais de visiter les Amish, dans le comté de Lancaster, toujours en Pennsylvanie. Je pensais y trouver le paradis idéal pour laver mon âme verte.

J’avais en tête les images du remarquable « Witness  » film de Peter Weir, et sa scène mythique où le séduisant Harisson Ford entraîne, au son de  » What a wonderful world « , la sublime Kelly Mc Gillis dans un rock aussi maladroit que sensuel…

 

Un Amish qui vous veut du bien
Cette communauté religieuse anabaptiste fondée au 17ème siècle en Alsace après avoir fui les persécutions de la contre réforme en Suisse alémanique, vit en marge de la société, de manière anachronique, complètement déphasée avec le monde moderne, ignorant l’électricité, le téléphone, l’automobile…

La perspective de visiter un monde où le temps n’est pas le même que le notre, et où la journée se déroule aux bruits et à la lumière de la nature, m’enchantait.
A des années lumières des friches industrielles rencontrées sur la côte, un paysage vallonné verdoyant, ponctué d’éoliennes et de fermes blanches, me mettait l’eau à la bouche. J’arrivais dans le « Dutch Country », tout émoustillé à l’idée de vérifier que c’est bien notre « monde », avec sa violence et son individualisme qui est « hors norme »,et pas celui des Amish. Cette communauté n’est pas une secte, car il n’y a ni endoctrinement, ni détournement du bien d’autrui. Elle a des valeurs fondées sur l’entraide, l’égalité et la coopération avec tout le monde dans le seul but d’éliminer la concurrence et le stress de leur mode de vie.

Sa devise :  » Moins de biens, plus de liens  » résume tout.

 

Un Amish qui vous veut du bien

Fondamentalement non-violents, les Amish se méfient de la parole, car le verbe est le premier vecteur possible d’agression. Les hommes se laissent pousser la barbe une fois mariés. Ici les barbus sont pacifiques…
Bref une petite société idyllique, sans conflits, la faillite assurée pour la CGT locale… Me voilà déguisé en reporter :  » Tintin au pays des Bisounours «  aurait pu titrer Hergé .
Première surprise en arrivant à Lancaster, la cité est normale, moderne, en tout point semblable à n’importe quelle autre petite bourgade américaine. On m’explique que les Amish vivent dans des fermes éparpillées dans la pampa, parfois regroupées en hameau, jamais en village, encore moins en ville. Chaque entité est indépendante, totalement autonome, possédant sa propre gestion, ses propres lois internes, dirigée par un évêque élu. Aucune organisation régionale ou nationale chapeaute le tout.
Perdu dans mes pensées, arrêté à un feu rouge en pleine zone commerciale péri- urbaine, je tournais la tête pour tomber nez à nez avec une espèce de mini calèche toute noire tirée par un magnifique cheval au pelage luisant.Un Amish qui vous veut du bien 

Stupéfaction, le fameux buggy en photo dans tous les dépliants touristiques, touchait presque ma voiture !
Un barbu renfrogné avec un chapeau de paille à larges bords tenait les rênes. A ses côtés siégeait une jeune femme en robe sombre, une coiffe de prière en dentelle blanche sur la tête. Derrière une ribambelle de marmots en habits d’époque riaient comme des bossus devant ma mine déconfite… Les Amish étaient bien dans la ville ! J’avais l’impression de vivre en direct-live un épisode de la  » petite maison dans la prairie « . Encore tout chose face à ce retour dans le passé, et malgrè les 200 bourrins sous le capot de ma Ford de location, je me suis fait gratter au démarrage par cette cariole et son unique canasson. Bafouant ma conscience écologiste, j’avais voulu me faire plaisir à moindre frais, en louant ce gros quatre-quatre au prix d’une twingo en France, mais le dieu vert des Amish me rappelait à l’ordre en me ridiculisant.

 

Un Amish qui vous veut du bien

 

Pas facile de rentrer en contact en sachant que la majorité ne parle que le  » Pennsylvania Dutch « , leur espèce de dialecte dérivé de l’allemand. Seule solution, trouver une ferme touristique témoin, il y en a plusieurs disséminées dans la cambrousse. Reconstitutions factices mais assez fidèles de leur mode de vie, elles sont tenues par des « anglais  » (ils appellent ainsi tous les étrangers à la communauté), mais gérées par des Amish, qui ont bien le sens des affaires.

Visite agréable ,mais très superficielle, et toujours pas de contact avec les  » indigènes « . Ce soir là, je ressassais ma déception devant une Budweiser dans un pub de Strasburg, quand Bob, mon voisin de bock eut la bonne idée d’entamer la conversation. C’était un ancien Amish qui avait choisi de rejoindre le  » monde  » à sa majorité, ce qui est parfaitement autorisé, sauf que l’impétrant est banni de la communauté, c’est à dire qu’il n’a plus jamais le droit de revoir sa famille. La foi en un homme meilleur se circonscrit aux limites de la ferme. Mon écoute empathique de reporter aguerri, et…quelques bières, l’ont incité à se livrer. J’allais connaître l’envers du décors.

 

Un Amish qui vous veut du bien

 » Nous sommes les intendants de la terre  » se glorifient les fermiers Amish, qui possèdent plus de la moitié des exploitations agricoles du comté de Lancaster.
Tu parles ! Leurs pratiques sont dommageables pour le milieu naturel. Les rejets agricoles, composés de fumier et d’engrais chimiques polluent les cours d’eau, qui vont ensuite se déverser dans la baie de Chesapeake, où la teneur en oxygène a beaucoup baissé. Mon interlocuteur est parfaitement au courant, car il travaille pour l’Agence Américaine pour la protection de l’environnement (E P A). Il me détaillait que le comté de Lancaster produisait 30 000 tonnes d’excréments animaux par an, soit 10 000 tonnes de plus que le deuxième comté dans le classement des pollueurs de la baie, et plus de 6 fois la production des autres comtés.
Une ONG écolo : Chesapeake Bay Foundation, a reçu 500 000 dollars de subventions pour aider les agriculteurs de la région à se convertir au contrôle des rejets en provenance des élevages, aux zones forestières tampon bordant les cours d’eau, aux techniques de la conservation des sols (absence de labourage et rotation des cultures). Mais les Amish ont une aversion traditionnelle pour les programmes officiels, y compris les subventions. Persuadés de détenir la vérité, ils rejettent tout en bloc, et préfèrent payer de lourdes amendes plutôt que modifier leurs méthodes. Leurs fermes sont propres, leurs animaux très bien tenus, peu leur importe que leurs intérêts particuliers puissent nuire à l’intérêt collectif. De même au niveau de la natalité, ils suivent une norme qui, appliquée à l’échelle de la planète serait une catastrophe : une moyenne de huit enfants par famille.
De 1900 à 2008, la population Amish en Pennsylvanie est passée de 5000 à 227 000,soit une progression de 4400% !

Un Amish qui vous veut du bien

Bob me décrivait une société phallocratique niaise où triomphaient l’effort physique et les tâches répétitives. La culture se limitait à la lecture du nouveau testament et quelques livres d’histoire traitant de la guerre d’indépendance. La discussion n’existe pas, la contestation est un gros mot. Décidément la barbe n’est pas un signe d’ouverture d’esprit…

Á méditer à l’heure où la France se dote d’un premier ministre barbu, pourvu des pleins pouvoirs. Mais ça c’est une autre histoire…

 

Article de BRUCE PRINTEMPS.

Merci à Olivier pour les photos ! Retrouvez son Instagram ICI.

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